dimanche 24 février 2008

THE CRATEOVERSY


L’impact polémique de l’exposition supernormal ne saurait être estimé à sa juste valeur, sans prendre le temps de parler de la série The Crate, présentée pendant cette même manifestation, sur le off, pour Established & Sons. 
Cette maison anglaise, malgré son nom, n’est pas une entreprise familiale remontant à l'époque victorienne, mais un tout jeune éditeur, bien décidé à occuper le marché aujourd’hui florissant du design de collection. Ils comptent dans leur catalogue des pièces inabordables de Zaha Hadid en édition limitée et d’autres produits très hauts de gamme, dessinés par les designers en vue. Mais malgré toutes ces pièces, dont certaines très voyantes, comme le banc Drift de Amanda Levente, c’est par des boites en sapin de différentes tailles, assemblées en queues droites, qu’est venu le scandale. 
La série The Crate est une déclinaison de la "table/rangement" The Crate ,déjà signée chez Established & Sons l’année précédente, qui de l’aveu même de Jasper Morrison n’est qu’une réplique anoblie de la caisse à vin qui supporte sa lampe de chevet et son réveil. En faisant uniquement varier les proportions, Morrison étend The Crate à une gamme couvrant toutes les fonctions d’un mobilier de chambre, certes austère mais complet.


Il n’en fallut pas plus, dès avril 2006, pour que certains observateurs du design dénoncent là une arnaque un peu éventée, reprise fumeuse du ready-made de Duchamp. D’autres, admirateurs du “premier” Morrison, restent interrogatifs devant ce virage qui conduirait Morrison vers le design critique et ironique. 
On peut se demander en effet, ce qu’il peut y avoir de commun entre cette caisse et la Air-Chair. Stylistiquement rien manifestement. Cependant si on les resitue tous deux dans le contexte des écrits de Morrison, on trouve une continuité de positionnement, précisement à travers le concept de super normal
Si pour la Air-Chair, le qualificatif ne fait pas de doute (elle fait d’ailleurs partie de la sélection des 200 objets), il paraît plus difficile de le reconnaître à The Crate, pas seulement parce-que Morrison n’a fait aucun effort pour dessiner et moderniser cette caisse à vin , comme certains l’ont dit, mais parce-que l’original lui-même, dans son usage domestique ne remplit pas sa fonction d'origine et n'est donc pas normal, au sens usuel.
La question d’un éventuel virage se poserait donc plutôt en ces termes: peut-on ici parler d’un objet façonné par l’histoire longue et parfaitement adapté à son contexte, alors même qu’il est utilisé à contre-emploi?
C’est que Morrison se place peut-être dans une histoire plus longue encore, prototypique, précédant les différenciations typologiques, une histoire d’avant la table basse, d’avant la chaise, d’avant le meuble de rangement. The Crate, à la manière de la caisse multifonctions du Cabanon de Cap-Martin de Le Corbusier, peut-revêtir différentes fonctions selon l’orientation qu’elle reçoit. Que cette préhistoire de l’objet ait existé ou non importe peu, le fait est que cet objet fonctionne et que Morrison en a éprouvé la valeur d’usage sur le long terme.


Mais il serait plus raisonnable de penser qu’il se place du côté d'une autre histoire, celle du détournement, et qu’il ne fait que prendre acte d’une pratique, qui s’est fortement démocratisée, normalisée. The Crate vient appuyer l’idée que nombre d’usages de la domesticité ne requièrent pas de nouvelles formes, mais simplement la validation de formes déjà usitées. La requalification de la caisse à vin en module mobilier va dans ce sens. 
Ce "quasi-ready-made" fait cependant question,car bien que la caisse à vin se soit intégrée à la vie domestique, sa forme doit être susceptible d’améliorations et si elle ne peut en recevoir aucune pourquoi s’être donné le mal de la répliquer? On peut toujours arguer que ces caisses sont souvent de tailles variables et que Morrison a trouvé là la caisse qui offre le meilleur compromis de proportions dans la perspective du maximum de fonctions. 


Mais il faut sans doute reconnaître qu’il a, par ce geste, mis un pied dans le design de commentaire. Ce refus du dessin est évidemment une critique de la forme pour la forme, du nouveau pour le nouveau. 
La serie The Crate elle-même, qui s’éloigne pourtant de la logique du ready-made, en variant les proportions, les couleurs, les ouvertures n’atteint pas la force d’une proposition.L’aspect rustique, voire monacal, de cette série, son inactualité presque anhistorique, ne peut jouer qu’ ironiquement dans un panorama médiatique du design que Jasper Morrison juge trop souvent excentrique et superfétatoire. Peut-être a t-il voulu, avec The Crate, combattre le glaive avec le glaive et aurait-il été entendu s’il s’y était pris autrement?


Le dernier épisode de la Cratoversy, souffre moins d’ambiguité. Pourquoi Jasper Morrison a t-il accepté qu’une reproduction en marbre de The Crate, juchée sur un socle, figure dans la très controversée exposition Elevating design de Established & Sons, cette exposition qui se tenait pendant le London Design Festival 2007 et prétendait poser frontalement la question du Design-Art. 
Quand on sait que l’on doit ce terme à la maison de vente Phillipe de Pury, et qu’il avait pour vocation de rassurer les collectionneurs d’art contemporain et de valoriser la cote des pièces design en y adjoignant le suffixe art, on ne peut que s’interroger sur le bien-fondé de sa participation. Alasdhair Willis, un des protagoniste de Established & Sons, ne cache d’ailleurs par sa volonté d’introduire les pratiques du monde de l’Art dans le design. Pour le meilleur ou pour le pire?


L'exposition Super Normal, à la galerie Axis, à Tokyo, jusqu'au 2 juillet, est programmée à Londres pour septembre.

sources:

Inspired design? Or just a crate? Alice Rawsthorn Herald Tribune 12 septembre 2006
The uses and misuses of Design Art Alice Rawsthorn Herald Tribune 7 octobre 2007
The chair Gang Louette Harding The Times 15 septembre 2007
www.freegorifero.com/weblog/ 2006_04_01_weblog_archive.html - 46k -
www.establishedandsons.com/
http://davidreport.com/blog/200703/crate-series-by-jasper-morrison/

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